Sur les médias socionumériques, l’actualité est plus accessible que jamais, mais cette nouvelle forme d’information soulève des enjeux de fiabilité, de légitimité et même déontologique.

S’informer en 30 secondes : gain de temps ou perte de sens ?
À l’ère des médias sociaux, la diffusion des savoirs ne relève plus exclusivement des institution ou des médias traditionnels. Sur TikTok, Instagram ou YouTube, une nouvelle génération de créateurs de contenu s’impose dans le paysage numérique. Qu’ils soient journalistes indépendants, passionnés d’actualité ou simples autodidactes, ces influenceurs proposent des formats courts, visuels et percutants, dans lesquels ils expliquent les grands enjeux contemporains : conflits internationaux, réformes politiques, tensions sociales, enjeux climatiques ou économiques. Cette transformation du paysage informationnel soulève plusieurs enjeux. D’une part, elle interroge notre rapport à la légitimité : en quoi un influenceur sans formation journalistique ou scientifique peut-il prétendre transmettre des connaissances fiables ? D’autre part, elle met en lumière le rôle des algorithmes de recommandation, devenus de véritables médiateurs en orientant la visibilité et la viralité des contenus. C’est pourquoi, leur succès soulève des questions fondamentales : sur quoi repose leur légitimité ? Peut-on faire confiance aux créateurs de contenu ? Et comment les algorithmes, qui déterminent ce que nous voyons, influencent-ils la diffusion de l’information ?
En tant qu’étudiante en communication dans le profil médias numériques, je porte un intérêt particulier aux transformations des pratiques informationnelles en ligne et à ces nouvelles figures de l’information qui naviguent entre le rôle de journaliste, d’éducateur et d’influenceur. À travers cet article, j’analyserai les stratégies de diffusion déployées par ces créateurs, la manière dont ils construisent leur légitimité et captent l’attention, dans un contexte dominé par les logiques de visibilité imposées par les algorithmes.
Quand l’actualité se réinvente
Sur TikTok, des comptes se présentant comme des médias d’actualité attirent des dizaines de milliers d’abonnés et occupent une place de plus en plus importante dans la manière dont les gens s’informent aujourd’hui. Par exemple, en France, plus de la moitié de la population affirme s’informer via les réseaux sociaux, selon plusieurs études d’opinion menées ces dernières années . Loin des studios télévisés et des formats traditionnels, ces créateurs publient des contenus brefs et percutants, pensés pour capter l’attention dès les premières secondes. Ils résument des événements récents, dénoncent certaines injustices ou expliquent les enjeux liés à une loi, un conflit ou une controverse. Ce ne sont pas toujours des journalistes de métier, mais ils s’imposent comme des relais d’information influents dans l’écosystème numérique.
Leur succès, dû aux milliers de vues qu’ils cumulent, tient surtout à leur format : en quelques secondes, on peut comprendre les grandes lignes d’un sujet d’actualité sans avoir à lire un article complet. Il suffit d’écouter, parfois même à demi-mot, entre deux scrolls. Ces vidéos vont droit au but en simplifiant l’information, c’est rapide, accessible, et ça colle parfaitement aux habitudes numériques d’aujourd’hui.
Par ailleurs, l’organisation NewsGuard spécialisée dans l’évaluation des sites d’information, a aussi mené une étude en septembre 2022 sur des sujets d’actualité publiés sur TikTok. Elle révèle que 20 % des vidéos apparaissant dans les résultats contenaient des informations fausses ou trompeuses. De plus, pour prolonger l’échange, la section commentaires devient un espace de débat, de réaction ou de complément d’information, qui peuvent parfois être erronés.
Pourtant, ils diffusent quotidiennement des informations à des centaines de milliers de personnes. Mais où trouvent-ils leurs sources ? Comment s’assurer qu’ils ne relaient pas de fausses nouvelles ? Et surtout, ont-ils les outils (ou même le droit) d’utiliser les images qu’ils intègrent à leurs vidéos ?
Sources floues et savoir à risques
Beaucoup de créateurs de contenus s’appuient sur des articles de presse traditionnels, qu’ils résument ou reformulent. Par exemple, un vidéaste sur TikTok peut reprendre un article du Monde ou de Radio-Canada et en faire une courte vidéo explicative, accessible et attrayante pour un public jeune.. Certains vont jusqu’à consulter des documents officiels, comme des lois ou des rapports publics. Toutefois, ce travail de « recherche » reste souvent invisible : les sources ne sont pas toujours citées et la frontière entre simplification et interprétation peut devenir floue. En l’absence de vérification, une erreur peut vite se transformer en certitude.
En effet, la désinformation a des conséquences importantes, tant sur les individus que sur la société dans son ensemble. Présente dans tous les domaines (politique, santé ou économique), elle peut viser à influencer l’opinion publique au même titre que la propagande. Sur les médias sociaux, notamment sur TikTok, l’information circule librement. Sa répétition constante peut finir par affecté la confiance envers les sources d’information et donner l’impression qu’elle reflète la réalité. De ce fait, ces fausses informations peuvent avoir de réelles conséquences. Selon une analyse de NewsGuard, la désinformation est présente dans plusieurs domaines sur TikTok, y compris en politique où elle se manifeste notamment par la diffusion de fausses allégations et de théories du complot.
Sur les médias socionumériques et particulièrement TikTok…
Ce phénomène est d’autant plus préoccupant alors que de nombreux créateurs s’appuient sur des contenus officiels ou journalistiques sans toujours en citer les sources; c’est éléments contreviennent à la déontologie journaliste. Surtout que le problème ne vient pas seulement du fond, mais aussi de la forme. Des visuels sortis de leur contexte, parfois choquants, sont utilisés pour capter l’attention, au détriment de la clarté et de l’exactitude, le tout sans encadrement déontologique comme c’est le cas dans les médias traditionnels. Comme le souligne un article de La Presse, certaines nouvelles peuvent être amplifiées ou déformées sur les réseaux sociaux dans le but de générer un maximum d’engagement. Un rapport de L’Integrity Institute indique qu’un « mensonge bien ficelé » attire souvent plus d’attention qu’un fait véridique. Les algorithmes des plateformes jouent un rôle clé dans ce phénomène en mettant de l’avant les contenus les plus viraux, même s’ils sont trompeurs.
Comme le souligne Stéphanie Dupuis, journaliste à Radio-Canada, ces contenus sont souvent partagés sans autorisation, ce qui peut entraîner des violations des droits d’auteur et des malentendus auprès du public. Certains comptes utilisent des visuels choquants ou sortis de leur contexte pour attirer l’attention, quitte à créer de la confusion. Par exemple, des images de conflits armés en Syrie pourraient être présentées à tort comme des scènes récentes provenant de l’Ukraine, induisant les utilisateurs en erreur. Or, contrairement aux personnes exerçant la profession de journaliste, ces créateurs ne sont pas encadrés par une guide de déontologie. Tout ce qui est mis en ligne n’est pas nécessairement faux, mais il est essentiel de garder un regard critique, car ce type de contenu ne bénéficie pas du même processus de vérification qu’un reportage journalistique. La responsabilité de vérifier les faits repose souvent sur le l’utilisateur lui-même.
Portraits variés de créateurs d’actualité sur TikTok
À la suite de mes recherches, j’ai pu constater l’existence de différents types de comptes qui diffusent ce genre de contenu. Certains créateurs comme @dix4info prennent la parole face caméra et montrent clairement qui ils sont. Cela ne garantit pas une crédibilité absolue, mais le fait que Dix4 Info adopte les codes du journalisme traditionnel permet au moins d’identifier clairement la source et de mieux situer son niveau de fiabilité. À l’inverse, d’autres comptes comme @qc_news se contentent de publier des captures d’écran tirées de reportages télé ou de sites d’information, sans toujours préciser la source.
Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique plus large décrite par mon enseignante, madame Grondin-Robillard: la perte de légitimité des institutions, dont le journalisme traditionnel dans le cadre du cours EDM2210. Les créateurs de contenu occupent désormais un rôle hybride, à mi-chemin entre journaliste amateur, influenceur et vulgarisateur. Ils répondent à une demande d’accessibilité et de personnalisation : l’information n’est plus imposée par des experts ou des institutions, mais choisie et interprétée en fonction de ses propres intérêts via les algorithmes de recommandation.
Conclusion
En somme, ces créateurs d’actualité occupent aujourd’hui une place incontournable dans l’écosystème médiatique numérique. Leur capacité à vulgariser des sujets complexes en quelques secondes, à capter l’attention par des formats dynamiques et à toucher un large public en fait des acteurs importants de la diffusion de l’information. Toutefois, cette démocratisation de l’accès à l’information s’accompagne de dérives préoccupantes : absence de formation journalistique, sources floues, simplification excessive, usage contestable d’images, etc.
Ces créateurs évoluent dans un cadre quasi dépourvu de régulation, ce qui ouvre la porte à une prolifération de contenus peu fiables, parfois trompeurs. Aujourd’hui, n’importe qui peut s’improviser journaliste sans en assumer les responsabilités. Dans ce contexte, il devient essentiel de réfléchir à une forme d’encadrement éthique et légal, adaptée aux réalités des médias socionumériques. Ce n’est pas anodin que le Conseil de presse du Québec ait mis en ligne T’as pris ça où? Il ne s’agit pas d’inviter à la censure ou de brimer la créativité, mais de garantir un minimum de transparence, de traçabilité des sources et de respect des droits d’auteur. La qualité de l’information que l’on consomme est précieuse, c’est pourquoi il peut s’avérer essentiel de sortir des recommandations algorithmiques.
Bibliographie
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