
Une nouvelle a fait des vagues dans le journalisme américain il y a quelques mois : Taylor Lorenz a démissionné de son poste au Washington Post. À travers sa carrière, la journaliste spécialiste de la couverture de la culture web à travailler pour de nombreux médias prestigieux. Elle a cependant choisi de quitter les médias d’héritage dans le but de faire du journalisme indépendant, notamment sur sa page YouTube, mais aussi à travers une infolettre sur Substack.
L’idée de ce billet de blogue vient d’une chronique de la poétesse Daphné B. dans le podcast qui traite de la culture web et des médias, Café Snake. C’est elle qui utilise dans sa chronique le terme « médias d’héritage », j’ai décider que je suivrais son exemple puisque la traduction littérale de l’anglais est plus évocatrice de la vision qu’on veut évoquer que le terme francophone « média d’héritage ». En tant qu’étudiante en communication politique passionnée par la culture web, mon parcours académique marqué par l’analyse critique des médias d’héritage conduit naturellement à s’intéresser à cette nouvelle forme de journalisme. J’ai choisi de m’interesser au cas de Lorenz puisque je suis son contenu depuis plusieurs années.
Journalisme en crise, journalistes en exode
Le départ de Taylor Lorenz s’inscrit dans une tendance plus large de migration vers le journalisme indépendant; une série de journalistes ont quitté les médias d’héritage dans les dernières années pour se tourner vers de nouveaux formats de diffusion, principalement les infolettres et les comptes personnels sur les médias sociaux. Cette mutation professionnelle s’explique par un rapport à l’information en pleine évolution. Les données de NETendance révèlent que 64% des jeunes de 18 à 24 ans privilégient les réseaux sociaux et internet pour s’informer en 2024. Ce phénomène s’inscrit dans un contexte plus large de crise de confiance envers les institutions médiatiques, particulièrement marquée à l’ère des fausses nouvelles et de la post-vérité. Dans ce paysage médiatique en recomposition, l’adoption de ces nouvelles méthodes de diffusion constitue non seulement une opportunité pour les journalistes, mais pourrait même être considérée comme une nécessité.
Substack : un outils vers l’indépendance
Dans un article publié en 2018, Lorenz avait prévu que les journalistes adopteraient de plus en plus les tactiques des influenceurs pour élargir leur public et distribuer leur contenu directement aux personnes qui les suivent. Selon le Columbia journalism review, les nouveaux outils digitaux permettent aux journalistes de créer leurs marques personnelles. Substack plus spécifiquement a pour but de créer une alternative aux médias qui dépendent de la publicité en permettant aux auteurs de faire des infolettres payantes. Les éloignant ainsi de la nécessité d’être « piège en clic ». Ajoutons à cela que l’indépendance que permet Substack libère les journalistes des contraintes, comme les politiques des salles de nouvelles ou les lignes éditoriales des journaux.
Malgré les opportunités qu’offre les nouveaux médias, un des rôles du journalisme est de créer des piliers sociaux communs. Une nouvelle forme de diffusion de l’information plus individualisée, ajouté à la perte de confiance du public envers les médias d’héritage et la tendance des jeunes à chercher leur information sur internet crée un cocktail parfait pour la prolifération d’un nouveau type de journalisme. On parlera de journalisme parasocial.
Avenir du journalisme : Quand subjectivité devient stratégie de résistance
Lorenz annonce son départ des médias d’héritage à travers une vidéo Youtube. Elle y explique sa déception, notamment à travers la façon dont ils couvrent la culture web et traite les journalistes spécialistes en la question. Cependant, elle va plus loin en critiquant l’idéologie de la prétendue neutralité journalistique :
« I also firmly believe that this era of “faux” neutrality in journalism is over. I will always be upfront and honest about my perspectives and where I’m coming from. […] To me this transparency is the essence of trust in journalism. »
Cet article explore la possibilité d’un nouveau type de journalisme s’inspirant du journalisme gonzo qu’on défini comme étant libéré de l’impératif de l’objectivité. Cette proposition s’ancre dans une perspective historique: le journalisme n’a pas toujours eu l’objectivité comme une valeur fondamentale. Les premiers journaux au Canada étaient ouvertement partisans, on peut penser au quotidien Le Canada qui était un organe du Parti libéral du Canada. Il est donc amplement possible d’imaginer un journalisme contemporain qui laisserait plus de place à la subjectivité.
Le concept de relations parasociales, défini comme des liens émotionnels unilatéraux avec des personnalités médiatiques, posent un cadre théorique intéressant. Or, le formalisme et la soi-disant neutralité que l’on retrouve dans les médias d’héritage entravent la formation de ce type de connexion. Si les journalistes adoptaient les codes de l’internet, ils pourraient créer des relations parasociales et ainsi intéresser plus de personnes. On retrouve déjà des exemples dans certains médias traditionnels, comme RAD, qui vise à intéresser un public plus jeune. Cependant, en suivant l’exemple de Lorenz, on peut aller plus loin en rejetant la neutralité journalistique. Cette rupture plus radicale peut amplifier le phénomène; une posture subjective et engagée à la manière du journalisme gonzo permettrait de créer des relations parasociales forte et ainsi un engagement plus important. Ce type de proposition amène cependant beaucoup de questions, notamment l’indépendance financière et l’accès à des moyens pour faire des enquêtes.
Algorithmes et authenticité : un nouveau contrat de lecture
Si les médias traditionnels s’accrochent à la neutralité comme garantie de crédibilité, l’histoire et les mutations numériques rappellent que cette norme est moins une évidence qu’un choix politique. Un nouveau journalisme, qui mélange transparence idéologique et codes relationnels du web, ne prétendrait plus à une impossible impartialité, mais revendiquerait la subjectivité comme levier d’engagement – et peut-être de survie face à la défiance ambiante. À l’ère des algorithmes de recommandation et des communautés en ligne, le défi n’est plus de faire croire à une neutralité illusoire, mais plutôt de construire une relation durable avec son public.
« Adapt or die », l’avenir appartient peut-être aux journalistes capables de concilier rigueur journalistique et authenticité en transformant la distance traditionnelle en une proximité assumée.
Bibliographie
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