Des personnes étudiantes analysent l’information, les algorithmes et la logique des plateformes.
Des personnes étudiantes analysent l’information, les algorithmes et la logique des plateformes.

De nouvelles pratiques en marge du journalisme: le slow journalism

Un narratif qui semble acquis actuellement, notamment dans les médias, est que le journalisme serait en « crise ». Comme toutes sortes de crises que l’on croit récentes et nouvelles, la « crise » du journalisme mérite d’être remise en contexte.

Étant étudiante au baccalauréat en science politique, je m’intéresse particulièrement aux pratiques journalistiques impactant la conscience politique des citoyens.

Plusieurs enjeux dans le domaine journalistique peuvent être dénombrés actuellement, tels qu’un manque de confiance entre les citoyens et les journalistes, ou encore une concentration des médias entre les mains d’un petit nombre de propriétaires. Cependant, il est faux d’affirmer que tous les enjeux liés au journalisme sont récents. Aux États-Unis, par exemple, les grands médias journalistiques n’ont jamais représenté une institution largement acceptée comme diffusant la vérité. La crise du journalisme qu’on dit vivre actuellement n’est pas nouvelle et n’est pas apparue avec la venue des médias socionumériques. Néanmoins, le discours l’entourant nous encourage tout de même à nous questionner sur les pratiques journalistiques actuelles.

Machine à écrire

La conception traditionnelle de l’objectivité remise en question

L’objectivité, ou plutôt l’impartialité, est souvent présentée comme une des valeurs fondamentales qui dictent le travail des journalistes. Pourtant, à force de vouloir prouver leur impartialité, ces journalistes ne la perdent-ils pas parfois?

Plusieurs études ont par exemple démontré que, lorsque les journalistes couvrent des mouvements citoyens de contestation, particulièrement ceux mis en place par des communautés marginalisées, comme les peuples autochtones au Canada, sont discutés plus négativement que lorsque les activistes font partie des groupes favorisés. Le terme Protest paradigm a aussi été développé pour illustrer un enjeu d’objectivité chez les journalistes. Selon ce paradigme, si un groupe d’activistes n’utilise pas de moyens violents pour faire entendre sa cause, on ne retrouvera pas d’articles sur ces manifestations ou ces moyens de pression dans les médias. Cependant, si le groupe a recours à des actions violentes, les journalistes écriront uniquement sur ces actions, et non sur la cause que les activistes défendent. Dans tous les cas, l’enjeu que les activistes souhaitent mettre de l’avant sera peu discuté dans l’espace public.

Ces situations ne viennent pas nécessairement d’une mauvaise volonté des journalistes, mais surtout d’un contexte qui ne leur permet pas d’analyser en profondeur les enjeux qu’ils couvrent : difficultés financières des médias, manque de temps et obsession de la rapidité à publier du contenu.

Le Slow journalism : une alternative

En réponse au manque de mise en contexte et d’analyse en profondeur dans beaucoup d’articles d’actualité, une pratique alternative se dresse : le Slow journalism, ou journalisme lent. Le journalisme lent part d’un principe simple : les journalistes, par les articles qu’ils produisent, contribuent à mettre des enjeux à l’agenda politique. Ainsi, ils ont la responsabilité d’apporter dans l’œil du public des évènements qui ne sont pas nécessairement à la une des grands médias.

Pour mettre en évidence ces enjeux moins connus ou pour contextualiser adéquatement les actualités, le journalisme lent propose de délaisser la priorité de « sortir la nouvelle ». Les médias qui le mettent en pratique n’ont pas nécessairement d’horaire de publication régulier. Ils engagent souvent des journalistes qui ne travaillent pas sur une grande variété de sujets différents, mais bien qui sont spécialisés dans un domaine. Cela permet une analyse plus en détail des causes et du contexte des évènements ou situations couverts.

Le journalisme lent étant plus pratiqué dans des médias indépendants, il s’accompagne souvent de pratiques alternatives de financement, telles que des paliers tarifaires pour accéder à certains contenus exclusifs ou interactions avec les journalistes. Ces pratiques permettent aux médias de conserver leur indépendance face à l’État et aux entreprises privées et donnent l’occasion aux citoyens de s’impliquer directement dans le financement des médias qu’ils consomment.

Un journalisme connecté sur les citoyens

Certains médias adoptant le journalisme lent cherchent aussi à diversifier les sources que leurs journalistes utilisent. On valorise souvent la participation citoyenne aux débats publics, signe d’une démocratie en santé. Cependant, les interactions entre citoyens et journalistes se font de plus en plus rares. Pourtant, plusieurs chercheurs ont démontré que des interactions régulières et sur une base horizontale entre journalistes et citoyens permettent de renforcer la compréhension des citoyens des enjeux d’actualité.

De plus, les journalistes vont utiliser dans une mesure disproportionnée les acteurs au pouvoir afin d’expliquer des enjeux sociaux, plutôt que de chercher des sources auprès des mouvements contestataires ou des organisations citoyennes. Cette situation est due, entre autres, à un désir d’objectivité et de véracité des faits des journalistes, souhaitant mobiliser des sources « officielles ». Pourtant, on ne peut pas affirmer que l’utilisation exclusive de ces types de sources permet de représenter correctement des enjeux de société.

Le journalisme lent exige, par son refus d’explorer des sujets qu’en surface, que les journalistes contactent des citoyens, des employeurs, des travailleurs, des organisations contestataires; bref, toutes les personnes concernées par un enjeu, de la prise de décision aux conséquences directes. Ce sont d’ailleurs les interactions avec les citoyens qui permettent aux journalistes de remettre en question les discours d’autorité politiques ou économiques et d’évaluer leurs propres biais.

Des méthodes dont on peut s’inspirer

En raison de ces exigences de temps et du modèle de financement alternatif, le journalisme lent ne se prête pas nécessairement à l’ensemble des médias ni à l’ensemble des sujets. Cependant, ses pratiques et idéaux gagneraient à être intégrés non seulement aux médias alternatifs, mais aussi aux médias traditionnels. La contextualisation, l’analyse et les interactions significatives avec les citoyens qu’il permet sont peut-être une piste de solution vers une meilleure confiance populaire envers les journalistes. Des initiatives comme le reportage de longue haleine sur l’aide sociale produit par Urbania ou encore les rencontres citoyennes « Fais-tu confiance aux médias? » de Radio-Canada sont des exemples très pertinents de pratiques de journalisme lent adaptées au contexte des grands médias.

Bibliographie

Baillargeon, N. (2006). 2. Médias indépendants : D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Dans I. Gusse (dir.), Diversité et indépendance des médias (p. 55‑82). Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/books.pum.10279

Boyle, M. P., McLeod, D. M. et Armstrong, C. L. (2012). Adherence to the Protest Paradigm: The Influence of Protest Goals and Tactics on News Coverage in U.S. and International Newspapers. The International Journal of Press/Politics, 17(2), 127‑144. https://doi.org/10.1177/1940161211433837

Conseil de presse du Québec. (2024). Guide de déontologie journalistique. https://conseildepresse.qc.ca/porter-plainte/guide-formulaire/

Coutant, A. et Rueff, J. (2024). Tout défiant envers les médias est-il un complotiste ? Politique et Sociétés, 43(3). https://doi.org/10.7202/1111457ar

De Grosbois, P. (2018). Au-delà de la crise du journalisme. Dans Les batailles d’Internet (p. 166‑144). Écosociété.

Fox, C. (2013). Public Reason, Objectivity, and Journalism in Liberal Democratic Societies. Res Publica, 19(3), 257‑273. https://doi.org/10.1007/s11158-013-9226-6

Kligler-Vilenchik, N. et Tenenboim, O. (2020). Sustained journalist–audience reciprocity in a meso news-space: The case of a journalistic WhatsApp group. New Media & Society, 22(2), 264‑282. https://doi.org/10.1177/1461444819856917

La Rochelle, F. et Giroux, C. (2025, 29 mars). Un mois sur l’aide sociale. Urbania. https://urbania.ca/micromag/un-mois-aide-sociale-pauvrete-micromag-112

Manias-Muñoz, I., Manias-Muñoz, M. et Corral-Velázquez, G. (2023). Delineating the concept of (digital) slow journalism and its future through an international Delphi study. The Communication Review, 26(4), 414‑435. https://doi.org/10.1080/10714421.2023.2223500

Radio-Canada. (2024). Expériences : Fais-tu confiance aux médias ? Radio-Canada.ca. https://ici.radio-canada.ca/experiences/fr/evenements/661-fais-tu-confiance-aux-medias/

Ruotsalainen, J. et Villi, M. (2021). ‘A Shared Reality between a Journalist and the Audience’: How Live Journalism Reimagines News Stories. Media and Communication, 9(2), 167‑177. https://doi.org/10.17645/mac.v9i2.3809

Sabaté-Gauxachs, A., Micó-Sanz, J.-L. et Díez-Bosch, M. (2019). Is the new « new » digital journalism a type of activism? An analysis of « Jot Down », « Gatopardo » and « The New Yorker ». Communication & Society, 32(4), 173‑191. https://doi.org/10.15581/003.32.4.173-191

Varma, A., Limov, B. et Cabas-Mijares, A. (2023). “They Always Get Our Story Wrong”: Addressing Social Justice Activists’ News Distrust Through Solidarity Reporting. Media and Communication, 11(4). https://doi.org/10.17645/mac.v11i4.7006