Des personnes étudiantes analysent l’information, les algorithmes et la logique des plateformes.
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Médias sociaux : un champ de bataille informationnel

En période électorale, l’espace public est un champ de bataille et la victoire se mesure en vues, en likes, en commentaires et en partages. Pour « gagner », les partis politiques, des pays étrangers, des grandes compagnies ou d’autres organisations vont utiliser de multiples tactiques sur les médias sociaux pour influencer le plus grand nombre de personnes. Et dans ce combat, tous les coups sont permis.

Je suis Marek Cauchy-Vaillancourt, journaliste qui croit en la démocratie et qui espère qu’on réussira à la protéger dans un environnement socionumérique qui change plus vite que les États-Unis changent de politique tarifaire.

Applications de médias sociaux sur écran de téléphone.

L’ingérence étrangère

« [Plusieurs acteurs] tentent maintenant de s’ingérer dans notre démocratie en se livrant à de la désinformation sur les médias sociaux. (…) La menace que représente la désinformation sur la démocratie en général est encore plus sérieuse [que l’ingérence au niveau des élus] » (Hogue, p. 7, 2025).

Cette citation forte du rapport de la commission Hogue sur l’ingérence étrangère montre que les méthodes ont grandement évolué pour influer sur l’avenir politique d’un pays. De nombreux pays utilisent désormais plusieurs techniques sur les plateformes de médias sociaux pour manipuler l’opinion publique. Les médias se concentrent quant à eux (ou quant à nous, devrais-je dire) sur l’ingérence sur les élus proches des intérêts étrangers comme la Chine ou l’Inde. Facebook est par exemple considérée par les professeurs en éthique du numérique et co-directeurs du Critical Lab Data, Felix Maschewski et Anna-Verena Nosthoff, comme une « infrastructure orchestrant la formation de l’opinion publique » (Nosthoff et al, p. 1, 2023).

Les médias sociaux occidentaux, interdits en Chine et en Russie, sont utilisés par ces mêmes pays pour promouvoir leurs intérêts au sein des démocraties occidentales, comme le montre cet article du Monde sur la propagande liée à la guerre en Ukraine.

Les médias traditionnels chinois, instruments de soft power à la solde de Pékin, disposent d’une importante audience sur les médias sociaux. Le soft power est la capacité d’un État à influer sur un autre État sans recourir à l’usage de la force ou à la menace. Par exemple, le Qatar a un important soft power dans le monde arabe grâce à la chaîne de télévision Al Jazeera. Simple exemple parmi plusieurs du soft power chinois : la China Global Television Network disposait de plus de 105 millions d’abonnés sur Facebook en 2022 (Buhler et Charillon, p. 152, 2022). Ce chiffre a grimpé en trois ans à 125 millions en avril 2025.

En plus de ces médias d’État, la Chine influence les démocraties occidentales en créant des faux comptes qui propageront des messages favorables à Pékin ou en discréditant le modèle occidental. Ils ont également recours à l’astroturfing, qui simule des mouvements populaires spontanés.

Pékin possède également un réseau social extrêmement prisé des jeunes Occidentaux : TikTok. Le réseau est fréquemment accusé par Washington de « permettre à Pékin de nourrir son service de renseignement et de renforcer sa propagande » (Mabillard et al, p. 5, 2024)

Le public jeune, particulièrement présent sur des plateformes comme TikTok comme le montre cet article de Radio-Canada, est « loin d’être épargné par la guerre de l’information », selon l’expert du sujet David Colon, auteur du livre La Guerre de l’information. Les démocraties sont ouvertes aux discours contradictoires, c’est même la nature de son modèle. Cette ouverture la rendrait cependant vulnérable aux influences d’États étrangers sur les réseaux sociaux.

Internet n’est pas aussi ouvert dans les dictatures, où la censure prolifère. Par exemple, la Chine restreint l’accès aux médias sociaux et aux sites occidentaux, dont les médias traditionnels, avec son Grand pare-feu de Chine, aussi nommé le Bouclier doré. De plus, l’entreprise mère de TikTok, ByteDance, a développé une jumelle de TikTok spécifiquement pour la Chine, Douyin. Le contenu proposé est davantage éducatif et limite le temps d’usage chez les jeunes.

Partis politiques et autres organisations

Les pays étrangers ne sont pas les seuls acteurs à tenter d’influencer sur le cours des élections. Plusieurs partis politiques ont également fait de l’information sur les médias sociaux un élément central de leur stratégie de communication. Selon Marc-Antoine Martel, doctorant de l’Université de Montréal, les partis politiques ont utilisé les médias sociaux afin de contourner le filtre des médias traditionnels : « L’essor des médias sociaux a affecté la diffusion des messages, permettant aux partis de contourner les médias pour s’adresser directement aux électeurs ». Si les partis québécois investissent donc les médias sociaux car ils y voient un intérêt électoral, « contrairement à certaines attentes, les partis tendent à accorder une visibilité similaire aux enjeux d’une plateforme à l’autre » (Martel, p. 3, 2024).

Selon la thèse de doctorat d’Anke Nel, la plateforme a notamment été utilisée par Cambridge Analytica pour aider à faire élire Donald Trump en 2016. L’organisation a récolté plus de 5 000 « points de données » sur 230 millions d’adultes aux États-Unis. Un point de donnée peut être un chiffre, un endroit, un fait, une date ; en bref, c’est une information bien précise sur un individu. Accumuler 5 000 points de données sur 230 millions d’adultes américains a ainsi permis d’effectuer des campagnes de publicité extrêmement ciblées pour pousser les électeurs hésitants à voter républicain et les électeurs démocrates à rester chez eux le jour de l’élection.

Une étude de NETendances, de l’académie de la transformation numérique de l’Université Laval, révélait en 2024 que près de 38% des internautes utilisaient les réseaux sociaux pour s’informer, théâtre des efforts de nombreux acteurs pour influencer les électeurs.

Les médias sociaux sont donc un champ de bataille où s’activent de nombreux acteurs pour chercher à attirer l’attention du citoyen. En plus de présenter des faits à la qualité souvent douteuse, fruits d’un travail de manipulation de l’opinion publique, les médias sociaux sont le théâtre de la « dissolution de l’espace commun », selon Roland-Yves Carignan.  « Chaque utilisateur devient l’agrégateur des contenus qu’il a choisis et qui sont présents dans son espace personnel », ce qui mène à une dissolution de l’espace commun.

Cet espace commun était présent dans les journaux, la radio ou encore la télévision, parce que tout le monde voyait les mêmes articles, les mêmes radiojournaux ou les mêmes téléjournaux. Ainsi, même si les médias traditionnels investissent les médias sociaux, ils ne reproduiront pas les référents communs. Chacun aura son propre fil d’actualité avec son propre contenu, sujet aux pressions d’acteurs divers qui poussent le contenu qui les avantagent, ce qui comporte d’importants risques pour la démocratie, qui requiert un consensus autour des faits sur lesquels reposent le débat collectif.

Bibliographie:

  • Buhler, P. et Charillon, F. (2022). Influence et Nuisance Dans les Relations Internationales. Politique étrangère, Été(2), 147-160. https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.3917/pe.222.0147.
  • Carignan, R. (2021). Le journalisme et la représentation des rapports sociaux numériques. https://archipel.uqam.ca/14717/1/M17173.pdf
  • Charon, P. et Vilmer, J. (2021). Les opérations d’influence chinoises. Institut de recherches stratégiques de l’école militaire de France. https://www.irsem.fr/rapport.html
  • Guibert, Nathalie (2022). La Chine, auxiliaire zélé de la propagande russe sur l’Ukraine. https://www.lemonde.fr/international/article/2022/03/11/la-chine-auxiliaire-zele-de-la-propagande-russe-sur-l-ukraine_6117116_3210.html
  • Hogue, Marie-Josée (2025). Enquête publique sur l’ingérence étrangère dans les processus électoraux et les institutions démocratiques fédéraux. https://commissioningerenceetrangere.ca/fileadmin/rapport_volume_1.pdf
  • La Presse canadienne (2024). Ingérence étrangère : le député Han Dong dit avoir rencontré des étudiants chinois. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2062039/ingerence-etrangere-han-dong-etudiant-chinois
  • Mabillard, V., Zumofen, R. et Dubois, P. (2024). La communication publique sur les réseaux sociaux. Les Presses de l’Université du Québec. https://espace.enap.ca/id/eprint/505/1/Dubois_Communication_20240529.pdf
  • Martel, M. (2024). Une étude de la couverture médiatique et des stratégies de promotion politique des enjeux électoraux : le cas du Québec de 1994 à 2022. https://umontreal.scholaris.ca/items/f5af66dc-aa05-4206-9bee-8cd148972811
  • NETendances (2024). Actualités en ligne et réseaux sociaux. https://transformation-numerique.ulaval.ca/enquetes-et-mesures/netendances/actualites-en-ligne-et-reseaux-sociaux-2024/
  • Nel, A. (2022). Applying Edward Herman and Noam Chomsky’s Propaganda model to the Digital Media Landscape: An Analysis of Cambridge Analytica’s involvement in the United States 2016 Presidential Elections. https://www.proquest.com/openview/c9c41cc3da3bff97c7b3e83c48fa86ee/1?cbl=2026366&diss=y&pq-origsite=gscholar
  • Nosthoff, A. et Maschewski, F. (2024). The platform economy’s infrastructural transformation of the public sphere: Facebook and Cambridge Analytica revisited. https://journals.sagepub.com/doi/epub/10.1177/01914537231203536
  • Pirro, Raphaël (2025). Ingérence étrangère: une candidature à la chefferie du PLC soulève des «drapeaux rouges». Journal de Québec. https://www.journaldequebec.com/2025/01/10/ingerence-etrangere-une-candidature-a-la-chefferie-du-plc-souleve-des-drapeaux-rouges
  • Radio-Canada (2020). Le tiers des utilisateurs et utilisatrices de TikTok aurait 14 ou moins. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1726726/tiktok-age-utilisateurs-mineurs-protection-enfance-jeunesse