Des personnes étudiantes analysent l’information, les algorithmes et la logique des plateformes.
Des personnes étudiantes analysent l’information, les algorithmes et la logique des plateformes.

Et si on essayait un autre système?

Par Tomy Tanguay

Au 21e siècle, l’information joue un rôle crucial dans la structure de nos sociétés modernes, et les journalistes ont pour but de décrypter, de vulgariser et de transmettre cette information à la populace. Dans un système capitaliste comme le nôtre, bien que la transmission d’informations soit importante, le profit et la croissance économique le sont encore plus, au détriment des journalistes et des citoyens

Est-ce qu’un système économique, social et politique différent du capitalisme pourrait améliorer la qualité du journalisme et est-ce que le journalisme actuel est réellement au service du peuple? Étant étudiant en journalisme depuis deux ans, j’ai appris, à travers mes diverses expériences, que la profession est en crise et mon objectif est de voir si des solutions s’offrent à nous dans différents systèmes politiques.

La relation système et journalisme

Dans les cinquante dernières années, le journalisme a grandement changé, surtout grâce à la technologie. Même si le capitalisme contrôle le journalisme depuis longtemps, le journalisme continue d’évoluer à cause de ce système. Quelques exemples notables de l’emprise du capitalisme sur le journalisme sont la convergence des médias et la transition numérique: en France, quelques grands acteurs économiques possèdent la majorité des quotidiens nationaux, mais également des chaînes de télévision et des stations de radio. 90% des quotidiens vendus chaque jour appartiennent à 10 oligarques.

Si on traverse l’océan, les médias québécois sont eux presque tous numériques maintenant. D’un point de vue purement monétaire, la production de journaux papier est de moins en moins rentable, comme en témoigne l’abandon des journaux imprimé par La Presse en 2018. Les annonceurs peuvent atteindre plus de gens grâce à des publicités sur les sites web des médias, et des entreprises comme Québecor ont diversifié leur offre avec des plateformes comme QUB. La demande pour le contenu audiovisuel a donc a joué aussi un rôle important dans cette transition.  

Le mélange contradictoire du système capitaliste et du journalisme

Quand l’objectif premier d’une entreprise médiatique est de vendre de l’information, cette dernière ne sera peut-être pas aussi crédible et rigoureuse qu’elle le devrait. Les médias ne sont malheureusement pas neutres, ils filtrent la réalité selon les intérêts économique et politique des gens en situation de pouvoir et des annonceurs

On va alors privilégier de l’information qui rapportera le plus d’argent aux annonceurs qui, en finançant les médias, influencent leur ligne directrice. Si ce n’est pas les annonceurs qui décident, ce sont parfois les propriétaires de journaux qui imposent leur vision, comme lorsque Jeff Bezos aurait mis son veto au soutien de Kamala Harris lors des dernières élections américaines.

Dans son ouvrage The Problem of the Media: U.S. Communication Politics in the Twenty-First Century, le chercheur Robert McChesney explique que la presse n’a jamais été conçue pour être libre, mais favorise plutôt la superficialité et l’homogénéité. L’économiste allemand Max Weber le disait déjà, il y a plus de 100 ans, qu’un des dangers présumé et réel pour l’intégrité du contenu sont les tentatives des annonceurs d’acquérir de l’influence sur la part rédactionnelle du journal.

Guerre médiatique, est-ce vraiment bénéfique?

La concurrence est l’un des piliers du capitalisme et le monde des médias n’y échappe pas. Les journaux s’affrontent de plus en plus pour sortir la nouvelle en premier. Un média qui a la réputation d’avoir des primeurs sera définitivement plus alléchant pour un annonceur, le moteur financier des médias. 

La concurrence, dans un marché saturé et compétitif, fait en sorte que les médias se tournent parfois vers du sensationnalisme pour capter l’attention des potentiels lecteurs. Ce genre de pratique peut mener à une surabondance d’informations et à une perte de profondeur dans le traitement de l’information.

Un autre phénomène en augmentation à cause de ce genre de pratique est l’uniformisation du contenu dans les grands médias. Une étude de Nathalie Fenton révèle que les médias utilisent de plus en plus les dépêches des agences de presse. Cette tendance réduit le nombre de sources utilisé, ce qui nuit à la qualité de l’information.

Qui sont les perdants là-dedans?

La quête incessante de profit grandement nuit à la qualité du journalisme partout dans le monde, et aussi au Québec. Comme mentionné plus haut, un phénomène de convergence médiatique est en cours depuis plusieurs décennies. Le problème est que les médias finissent par se concentrer dans les grandes villes, délaissant derrière eux les régions, qui deviennent de moins en moins bien informées sur les enjeux locaux qui les touchent. 

Les journalistes de leur côté peuvent faire face à des sentiments d’aliénation face au travail qui devient toujours plus demandant et répétitif.

« Le retour à l’ordre des années 1980 a installé un marché du travail ultra-compétitif où tous les journalistes doivent se battre les uns contre les autres pour survivre », mentionne Samuel Lamoureux dans sa thèse intitulée : Journalisme et capitalisme : pour un réinvestissement des concepts d’aliénation, d’exploitation et de composition de classe dans l’étude du processus de travail des journalistes québécois.

Dissocier l’information du profit

Plusieurs pays ont déjà des modèles en place qui priorise l’information aux profits. Les médias d’État, comme CBC/Radio-Canada, sont financés en partie par l’État et peuvent donc survivre sans l’argent des annonceurs, bien qu’il en reçoive quand même. Ce concept de service public repose sur des principes d’indépendance éditoriale et d’universalité d’accès. La démocratie s’en sort toujours mieux lorsque tout le monde a un accès égal et équitable à l’information.

Le journalisme citoyen, les coopératives d’information ou encore les médias communautaires sont également des façons de faire qui brisent les normes préétablies et qui tentent de s’éloigner des grands annonceurs. Ils peuvent toucher des enjeux différents parce qu’ils représentent des réalités que les grandes entreprises médiatiques n’ont pas l’occasion d’aborder. 

Renverser la tendance

Bien que changer de système semble assez irréaliste pour l’instant, plusieurs méthodes pour améliorer le sort du journalisme existent déjà. En 2019, six quotidiens régionaux annonçaient s’unir sous une même bannière : la Coopérative nationale de l’information indépendante. La coopérative est devenue alors propriété des journalistes qui y travaillent, permettant une redistribution des revenus plus équitable. Un modèle semblable avait déjà été tenté par le passé avec le journal Québec-Presse, sujet d’un livre de l’ancien journaliste Jacques Keable.

En 2018, le journal LaPresse s’est converti en OBNL. Ce changement ouvre la porte à des aides gouvernementales et à des dons, tout en retirant le journal des mains de Power Corporation, l’entreprise qui détenait le média. 

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